Bâiller, un équilibre intérieur

Bâiller, un équilibre intérieur

Chen Kay

Bâiller et s’étirer (réunis sous le nom de pandiculation) est un processus adaptatifs fondamental pour la vie, pour assurer l’homéostasie c’est-à-dire la capacité d’un système à maintenir l’équilibre de son milieu intérieur, quelles que soient les contraintes externes. 

Les bâillements et les étirements ont pour effet d’ouvrir les voies aériennes (augmentation de l’ouverture du pharynx) et de « remettre en route » les muscles associés à la respiration. Ils permettent une inspiration profonde qui induit une meilleure oxygénation du sang et des poumons.

Bâiller est aussi l’occasion de libérer de l’énergie. C’est pourquoi la médecine chinoise voit en lui un facteur de bonne circulation de cette énergie vitale bloquées par le stress et permet de stimuler les organes internes (foie, reins, poumons) ainsi que les fonctions digestives et respiratoires.

Même les fœtus bâillent dans le ventre de leur mère !

Éléments physiques et neurologiques

Lorsque vous êtes stressé (ou anxieux ou excité), le système nerveux sympathique est activé, ce qui augmente la température centrale. Chaque fois que la température centrale augmente, la température du cerveau aussi, dit Gallup. La théorie dominante dans la communauté scientifique, que les recherches de Gallup ont dirigée, est que le bâillement aide essentiellement à agir comme un climatiseur pour votre cerveau.

Cela fonctionne comme ceci: L’action motrice du bâillement a deux composantes de base. Tout d’abord, l’écartement profond de la mâchoire, qui est essentiellement un étirement prolongé des muscles de la mâchoire. L’étirement augmente le flux sanguin vers cette zone localisée, qui dans ce cas, est votre crâne. La deuxième composante est l’inspiration. Lorsque vous respirez profondément, vous aspirez de l’air frais de l’extérieur, qui frappe vos vaisseaux sanguins, refroidit ce sang, puis refroidit votre cerveau en remontant vos artères.

Ainsi, lorsque vous êtes nerveux ou excité par une course ou un exercice imminent, votre corps active un bâillement pour ramener votre température à l’homéostasie, explique Gallup. Au milieu de l’entraînement, votre température centrale se déclenche en réponse au mouvement, ce qui induit un bâillement pour refroidir votre cerveau. 

Les étirements pendant le bâillement suivent un modèle moteur automatique.

Au niveau de la colonne vertébrale un tractus corticospinal produit une ouverture

Le tractus corticospinal est une voie motrice de la substance blanche commençant au niveau du cortex cérébral qui se termine sur les neurones moteurs inférieurs et les interneurones de la moelle épinière, contrôlant les mouvements des membres et du tronc.  Il y a plus d’un million de neurones dans le tractus cortico-spinal, et ils deviennent myélinisés généralement au cours des deux premières années de la vie.  La myéline protège et isole certaines fibres nerveuses, un peu comme le fait le plastique autour des fils électriques.

Les outils d’explorations neurophysiologiques montrent que la microstructure du sommeil est souvent perturbée par des troubles musculaires.

Réhabiliter l’écoute du corps

On sait aujourd’hui que le bâillement isolé n’améliore pas l’oxygénation cérébrale. Le système neuro-végétatif entre activités sympathique et parasympathique est modulé par les états veille/sommeil : l’activité vagale augmente de la veille au sommeil lent tandis que l’activité  parasympathique décroit.

Avec l’éveil, le bâillement et l’étirement associé activent la reprise musculaire tonique avec une augmentation de la fréquence cardiaque, de la pression artérielle, du métabolisme musculaire et un véritable dérouillage articulaire.

Cette description inscrit notre propos dans la vision physiologique du Sang et du Foie par la Médecine Chinoise.

Que disent les Anciens ?

A l’image de Huangdi interrogeant Qibo, questionnons les textes classiques sur le bâillement. Le Lingshu, au chapitre 28, « Questions orales » nous offre la réponse : “quel souffle provoque les bâillements (qian) chez l’homme ?”

Qibo répondit : le souffle défensif circule dans le yang le jour et à minuit il passe dans le yin. Le Yin régit la nuit et la nuit régit le sommeil. Le yang régit le haut, le yin, le bas ; c’est pourquoi lorsque le souffle yin s’assemble vers le bas et que le souffle yang n’est pas encore épuisé, le yang tire pour monter et le yin tire pour descendre. Le yin et le yang tirent chacun de son coté́, c’est pourquoi il y a de nombreux bâillements. Lorsque le souffle yang est épuisé et que le souffle yin abonde, les yeux se ferment. Lorsque le souffle yin est épuisé et que le souffle yang abonde, on se réveille. (Dans un tel cas), on disperse (xie) le shaoyin de pied et on tonifie (bu) le taiyang de pied. »

Le chapitre 28 poursuit son développement à propos du hoquet, des sanglots, des grelottements, des éructations, des éternuements, des affaiblissements, de l’affliction, des pleurs et de la morve, des grands soupirs, de la salive, des acouphènes, des morsures de la langue, soit à propos des douze « pervers ».

Il en est ainsi car le yin et le yang tirent chacun de leur coté́… c’est pourquoi au moment où l’homme désire se coucher et ne l’est pas encore, les bâillements se produisent obligatoirement avant, car à ce moment-là̀ le souffle yang est sur le point d’entrer en zone yin, le yin s‘accumule en bas et le yang n’est pas encore calme. Ainsi, le yang veut tirer pour monter, le yin veut tirer pour descendre.

Comment les soigne t-on, demande encore Huangdi à la fin du chapitre 28: « les bâillements sont lies au rein : on traite le Shaoyin de pied »

Le Lingshu Zhuzheng Fawei dit : « parce que le méridien du rein shaoyin de pied est atteint par le pervers, on ne peut dormir ; il convient donc de disperser le point zhaohai (R6). Le yang qiao (mai) est vide, c’est pourquoi on bâille beaucoup, il convient donc de tonifier le point shenmai (V62) du méridien de la vessie taiyang de pied.»

Il s’ordonne autour d’un carrefour entre la veille et le repos, aussi bien à l’entrée qu’à la sortie. Il implique un carrefour oropharyngé qui sera une zone de croisement pour l’air, la nourriture et la parole, expression de l’être. Sa persistance à toute âge nous interroge sur les niveaux charnières à l’entrée et à la sortie du sommeil. On connait les circuits de l’énergie wei. Le Sang, entité́ du coté́ du yin, animée de souffles se doit être produit, transporté, diffusé, ramené́, régénéré.  

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